Récits de vie à Val Fleuri
Introduction sur le sens philosophique du recueil du récit
Les histoires de famille contribuent à mon histoire et à mon individualité. Elles fondent le caractère unique de mon héritage. Si je suis un sujet constitué, c'est parce que je suis la fille d'un tel et d'une telle. Donc le devoir de mémoire est une mémoire d'intégrité. Celle de ne pas laisser dans l'ombre l'histoire de mes parents, de mes grands-parents etc... et cette réactualisation du passé peut me mener vers cette intégrité qui me fonde.
Il s'agit donc, à travers le récit de vie, d'incorporer les histoires du passé pour puiser des possibilités pour le présent. C'est-à-dire que le passé devient vivant et dynamique. Il ne s'agit pas de sacraliser la mémoire d'un passé mortifère en le figeant, par exemple par un monument aux morts, mais d'une mémoire qui me fait prendre conscience de ma responsabilité pour que l'humanité grandisse à travers par ex. la chaîne générationnelle. Je suis un des maillons de la chaîne générationnelle et j'ai conscience de cette responsabilité car je suis un des maillons de l'histoire d'une génération, d'un pays, d'une entreprise etc... et je suis responsable des traces et des empreintes que j'y laisse.
En ce sens, le récit de vie est donc une proposition d'une forme de mémoire apaisée. Pour ce faire, il est nécessaire de me confronter avec la mémoire du passé comme à un deuil. Le travail de deuil est une confrontation avec la souffrance de l'objet perdu. Donc assumer, nommer, intérioriser pour accepter la mémoire de mon passé et la mémoire du passé de mes ancêtres, de ma génération est indispensable à la prise de conscience de ma responsabilité personnelle.
Ainsi j'élabore le récit de « ma » vie, car la narration permet de me mettre à distance avec l'événement traumatique par exemple. La narration confère la possibilité de reconstruire une identité qui ne soit pas modelée à partir d'une mémoire figée de mon passé mais d'une mémoire vivante qui se construit sans cesse et qui me permet de devenir l'auteur(e) de ma propre vie.
On voit aujourd'hui dans nos EMS, par le biais des personnes atteintes de troubles de type Alzheimer, combien le souvenir refoulé contient toute une charge destructrice. Autre exemple de cette charge destructrice, le secret de famille qui véhicule une sorte de terroir symbolique qui reste opaque d'une génération à l'autre.
Aussi, c'est dans cette perspective qui se conscientise au fur et à mesure de nos expériences au sein de Val Fleuri que nous avons constitué nos expériences autour des récits de vie. En voilà, raccourci, le récit...
Une demande d'un professeur du collège Voltaire
Philippe HERREN, professeur d'histoire, interpellé par la pertinence du recueil de récits de vie, a proposé au service animation une collaboration pour intégrer un cours optionnel dans le programme destiné aux élèves de 3e et 4e. Il ne savait pas exactement ce qui pourrait être envisagé mais son enthousiasme et la synchronicité avec nos convictions sur la pertinence de travailler sur le récit de vie avec le résidant nous ont entraînés dans une longue aventure qui se poursuit avec maintenant 4 volées d'élèves et de résidants depuis 2002.
Le concept
Nous avons donc expérimenté le concept qui, au fur et à mesure de l'expérience, s'affine et devient pertinent. En voici la trame chronologique :
- Inscriptions des élèves au cours optionnel sur le recueil biographique (au collège Voltaire). Une vingtaine d'élèves s'inscrivent régulièrement
- Pendant ce temps, nous recherchons, au sein de Val Fleuri, une dizaine de résidants susceptibles de raconter leur vie. Nos critères sont assez larges, en dehors du fait que les résidants doivent avoir encore des facultés de narration, ne doivent pas avoir été des héros, ni même avoir eu une vie extravagante ou exceptionnelle. En effet, il nous semble que les personnes ayant eu une vie toute simple, faite de gestes du quotidien, peuvent raconter un récit unique comme une trame régulière qui s'apparenterait, avec le recul, à une très belle pièce de tapisserie. D'autres, qui sont des raconteurs d'histoires, savent encore nous entraîner vers leur mythe personnel qu'ils ont consciencieusement exploité toute leur vie et qui a fini par les soumettre à un monde un peu parallèle qu'une certaine déformation professionnelle nomme la « folie » !
- Une fois nos 20 élèves d'un côté et nos 10 ou 12 résidants de l'autre, nous organisons un petit voyage ensemble. Nous avons pu repérer que deux jours sont idéals pour permettre une réelle rencontre entre résidants et élèves. Dans le car, nous avons d'abord installé nos résidants en laissant le siège libre à côté d'eux. Aussi, lorsque les élèves montent, ils ont la consigne de s'asseoir à côté d'un résidant. Ce hasard organisé nous a souvent époustouflés, tant les rencontres avaient du sens pour l'un et l'autre des protagonistes.
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La méthodologie du recueil de vie (cf. B Crettaz)
Après ce voyage et ces rencontres inoubliables, nous faisons intervenir Bernard CRETTAZ, qui, en tant qu'anthropologue, a consacré la majeure partie de sa vie au recueil de récits de vie dont voici les points principaux :
Plusieurs capacités de la mémoire :
Donc la mémoire, c'est ce processus contradictoire entre ces 4 éléments.
Quand on travaille avec la mémoire, c'est un corps à corps, il y a souffrance. En ce sens, le divan du psychanalyste c'est une relecture de sa mémoire. Et c'est dérangeant parce qu'il y a une épreuve avec soi-même. Il en découle un peu moins de mensonges ou un peu plus de vérité avec soi-même !
Personne ne dit sa vérité sur sa mémoire car notre destin collectif c'est un récit profond que nous écrivons, réécrivons avec des strates multiples selon l'auditoire (selon que nous soyons dans l'intimité, dans la sphère professionnelle, publique ...) donc chaque personne réécrit sa vie en permanence. Et ce récit, c'est la vie du roman qu'on réécrit de soi. Et si à un moment donné on fige le récit de sa vie, c'est qu'on est culturellement mort !
A chaque minute, on peut réécrire le récit de sa vie et c'est une donnée importante pour une politique de la vieillesse !
Dans son fond, la mémoire c'est la faculté créatrice et dynamique de réécrire le roman inachevé de sa vie.
Lorsqu'on recueille la mémoire de l'autre à travers une discussion, lorsqu'on livre notre mémoire à l'autre, c'est un corps à corps avec sa mémoire, ou avec la mémoire de l'autre, c'est important qu'il y ait ce corps à corps.
Méthodologiquement, en discutant avec l'autre, ou avec moi-même, j'ai le sentiment qu'à un moment je touche au seuil de vérité (la bonne version).
Pourquoi aller jusque là : 3 exigences du travail culturel :
Attention, mon sentiment est que le travail sur la mémoire est menacé car les temps que nous vivons aujourd'hui auraient tendance à fermer les portes à la vérité et nous donneraient à voir que les images gentillettes du passé ! Attention à la pseudo-mémoire (ex. l'image de la lessive d'autrefois) qui est une trahison du passé, d'un passé amusette.
Face à ce danger plusieurs propositions :
Bernard Crettaz a cette faculté bien a lui d'avertir les élèves de ne pas tomber dans les différents pièges que peuvent leur tendre les résidants par leur récit. Ensuite, il suggère aux résidants de se laisser aller en « lâchant » leur récit pour permettre, par la parole, une réelle libération de ces situations un peu honteuses qui pourraient encombrer encore leur conscience, s'ils n'en avaient pas encore fait l'aveu à quelqu'un !!!
- Oublier (heureuse capacité)
- Annuler, censurer, occulter (selon le critère psychologique)
- Emblématiser (mise en avant d'éléments dignes d'intérêt ; ex. d'emblèmes personnels : C.V, anecdotes de notre vécu : ce que l'on donne de soi. N'importe quel groupe, nation, personne emblématise parce que dessous il y a ce qui est caché, censuré...)
- Enjoliver (souvenances nostalgiques)
Au fond de nous, il y a ce mythe du paradis perdu (ou mythe de l'enfance en nous), alors enjoliver c'est une manière de construire ou reconstruire ce paradis perdu.
- Dire adieu
Le travail de la mémoire, c'est un travail de deuil. On quitte un peu plus le travail originel pour être de son temps. Etre de son temps, c'est la faculté d'avenir et non celle du passé. En faisant constamment ce travail de deuil, on est mieux armé pour décider de soi. Ni isolé, ni projeté dans le passé, mais affronté dans le présent.
- Reconnaître une différence, une diversité
Lorsque j'écoute quelqu'un, je dois impérativement créer l'écart entre sa culture, sa mentalité et sa vie qui est différente de la mienne.
- Prendre en compte l'universalité
C'est l'élément le plus difficile. Mais au fond de chacun, au fond de nous, la mémoire nous renvoie à une énigme fondamentale : la trace de la condition humaine. Pour retrouver ces traces, il y a les contes, légendes, mythes et l'imaginaire (ex. autour de l'histoire de la femme, il y a toujours des histoires de fée, de sorcière, de serpent, de mort...) c'est ce qui fait l'universalité de la femme.
- Ne pas être dupe de la mémoire gentillette et folklorique (ex. lorsque l'on fait venir le pressoir dans la cour de la maison de retraite !!!)
- Garder le travail de mémoire sans en faire du bon vieux temps mais axer son travail sur une mémoire totale.
- Oui la mémoire est un éclairage de notre temps, il faut donc passer d'une mémoire sensorielle à une mémoire de fond.
- Dans le recueil de la mémoire il y a relation de personne à personne. Il ne peut y avoir de vérité que si je fais l'offre de moi.
- Un aveu que l'on fait à quelqu'un est un acte libérateur.
- Remettre la mort comme le thème central dans notre société. Quelles que soient nos croyances, on a aussi à restituer la deuxième part du monde, celui de ceux qui sont morts !
- Le recueil
C'est ensuite que les élèves, par deux, rencontrent le résidant, dans l'intimité de sa chambre et que les récits se brodent. Pendant qu'un des élèves enregistre et prend des notes, l'autre questionne le résidant et parfois, vient un peu le titiller (selon les bons préceptes de Bernard Crettaz).
- Le cours d'histoire
En classe, Philippe Herren travaille avec les élèves autour de l'habillage historique. Eh oui, ne l'oublions pas, au départ, l'objectif était d'en faire un peu d'histoire avec un grand H. Aujourd'hui, Philippe nous avoue que c'est une leçon de vie « tout court » qui s'engage dans cette aventure.
- La restitution
Alors, on organise le rituel de restitution des récits de vie. Les élèves invitent donc les résidants dans leur collège. C'est là qu'ils remettent entre les mains de chaque personne âgée, un grand cahier dans lequel se trouve consignés tous les secrets entendus dans l'intimité de la chambre du résidant. Les élèves se sont permis quelques petits détours illustrant la grande histoire ou de petites histoires en lien avec ce qu'ils ont entendu. Ainsi, par exemple, ils mettent la photo de la Vespa des années 50 sur une page du récit de Mme A... qui leur avait relaté son voyage à Rome en Vespa (depuis Genève) avec son fiancé !!!
Les résidants sont toujours émus et prennent leur récit comme un « cadeau ».
C'est eux qui décident si ce récit peut nous être transmis ou pas, à nous les animatrices, ou s'ils le gardent précieusement. Parfois ils nous demandent des photocopies et distribuent leur récit à toute la famille !!! Il nous est arrivé aussi de les remettre à la famille au décès du résidant.
Lors de la restitution, les élèves en profitent pour faire visiter leur collège aux résidants et leur faire découvrir la salle d'informatique. Une fois un résidant a retrouvé le nom de son père sur internet. Il en était ému jusqu'aux larmes !
Les retombées
Elles arrivent parfois, comme ça, sans crier gare ! Ainsi ce jour où nous avons été invités par Jean Philippe Rapp en personne à la Télévision Suisse Romande pour que nos résidants et les élèves racontent en direct leur aventure... Ce jour-là, nous nous sommes dit que c'était ainsi que les vieilles personnes devraient être traitées dans notre société en venant leur demander de parler de leur expérience de vie ! Car ce qu'ils ont dit, c'était une leçon sacrée pour tous, ils ont pris la parole pleinement, avec une humilité et une admiration merveilleuse pour les jeunes qui les avaient ...enfin écoutés !
Les récits de vie
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